Le fruit suave et succulent de la foi :
De l’est et de l’ouest, du nord et du sud, une fois par an venaient les peuples se rassembler autour de Bhelsheved. Les vieux l’avaient vue maintes fois, les tout jeunes la reconnaissaient d’après les descriptions qu’ils avaient entendues. L’antique Sheve, qui gisait en dessous, avait été appelée la Jale, en raison de ses sources. Bhelsheved était « La ville faite par les dieux à partir d’une jale ». Toutefois, certains lui donnaient le nom de Cité de la Lune, car elle était blanche comme cet astre.
De jour, dans le lointain, par-dessus le sable fauve et sur le bleu de l’éther, le blanc de Bhelsheved ressemblait à une magnifique omission de couleur, de telle sorte que les enfants qui la voyaient pour la première fois demandaient parfois :
— Qui c’est qui a déchiré le ciel ?
De nuit, brûlant comme une falaise de sel par-dessus les dunes, la ville semblait émettre elle-même un rayonnement. Seuls ceux qui l’approchaient de l’ouest, la lune véritable se levant derrière elle, trouvaient Bhelsheved plus sombre, comme éclipsée, mais il s’agissait en fait de ténèbres de pur argent.
Comme elle n’était approchée et utilisée par les hommes qu’en une brève saison de l’année, les quelques jours de la fête de l’adoration, la ville n’avait jamais été souillée. Les fumées qui s’y élevaient, d’encens et de feu sacré, ne suffisaient pas à l’entacher. Même durant la période du rassemblement, personne ne pénétrait dans la ville pour la profaner par les coutumes habituelles de l’existence. Les campements de l’humanité s’étendaient donc en un vaste fourmillement désordonné, aucun ne s’approchant des murs de plus de cent pas. Les portes restaient alors ouvertes jour et nuit, mais ceux qui les franchissaient n’entraient qu’en tant qu’invités rendant visite aux dieux chez eux, apportant des présents et des compliments. Jamais ils n’abusaient de cette hospitalité. Les festins, les jeux et les combats qui avaient lieu se tenaient toujours à l’extérieur et toujours à cent pas ou davantage de la blancheur de Bhelsheved. Elle était si belle et si raffinée, cette ville, que personne ne discutait jamais cette interdiction. Et elle les payait en retour, à sa manière. Car, chaque année, lorsqu’ils revenaient la voir, elle leur paraissait plus belle encore.
À environ un mille de la ville, les chemins jaillissaient du désert comme des sources. Ils étaient larges, tous semblables, tous pavés de pierres curieuses, régulières, lisses et luisantes. Le sable passait de temps à autre sur ces routes, mais il les laissait toujours dégagées. Aucun des chemins qui conduisaient à la ville n’était jamais enseveli sous une dune, fût-ce un seul instant. À un mille de la ville, des alignements d’arbres parfaitement taillés surgissaient le long des routes, de telle sorte que les fidèles qui voyageaient dans la chaleur du jour avançaient alors sur des avenues d’ombre verdoyante et liquide. À un quart de mille de la ville, de petites fontaines apparaissaient à intervalles, ainsi que de petites citernes ayant la forme des élégants animaux de la région ou de bêtes bizarres de la légende, toutes sculptées dans la pierre de Bhelsheved blanche comme le lait.
Les murs de la ville dominaient alors l’horizon. Les pentes d’une montagne couvertes de neige, telle était l’impression qu’ils donnaient. À leur pied, des bouquets d’arbres luxuriants, tous en fleurs en cette saison, presque aussi blancs que les murs. Au-dessus des murs, les cônes et les flèches semblaient trembler comme des tours blanches d’hibiscus et de hyacinthes et les oiseaux blancs voletaient de tour en tour comme des abeilles en quête de nectar.
Il y avait quatre grandes portes faisant face aux quatre coins du monde. Ces portes avaient chacune trois nuances de blanc : le blanc brutal de l’acier avec des panneaux d’un doux ivoire nacré et des incrustations d’énormes zircons polis.
À l’approche des fidèles, la ville se mit à chanter à leur adresse. A l’origine, dans le lointain, un son très faible qui, au fur et à mesure qu’ils approchaient, devenait progressivement plus fort, s’amplifiant pour les saluer. La chanson était un tambourinement mélodieux et pourtant bizarre, un tonnerre qui chuchotait, le bourdonnement de mille guêpes dans une ruche de verre...
La procession se déversa sur les chemins brillants et dessablés menant à Bhelsheved et l’hymne extraordinaire déborda en moussant du chaudron sans tache de la ville. Lorsqu’ils parvinrent à cent pas, l’hymne se dissipa dans le ciel.
Ils restaient émerveillés, les visiteurs, béats devant une merveille qui ne décroissait point, écoutant le silence qui avait fait suite à la chanson, sous la colline éternelle de neige du désert, des oiseaux étincelant par-dessus les minarets hibiscus.
— C’est comme une cité des dieux, déclaraient les hommes, qui ignoraient que les dieux ne possédaient nulle ville et n’en désiraient aucune.
Et ceux qui atteignaient Bhelsheved de nuit entendaient aussi la chanson qui se dépliait de la ville pour entrer dans le ciel, comme un pilier de vapeur invisible et audible. De nuit, les dômes étaient éclairés, grandes perles fantomatiques, les fleurs nocturnes s’ouvraient dans les bosquets, l’air s’emplissait de parfums qui allaient et venaient comme des esprits.
Tel était l’extérieur de Bhelsheved.
À l’intérieur, elle était ainsi :
En entrant par l’une des quatre hautes portes, le fidèle se trouvait sur un vaste boulevard pavé de mosaïques des marbres les plus pastel, dont aucune ne dépeignait de scène ou de dessin particulier, mais des volutes nébuleuses comme celles des vapeurs ou des nuages. Cette rue éthérée partait de chacun des quatre portails et conduisait jusqu’au cœur de la ville. De part et d’autre de ces avenues, les temples se serraient les uns contre les autres, comme l’auraient fait des demeures dans une cité mortelle. Certains bâtiments étaient massifs, projetant dans le ciel leurs dômes couleur de neige florale, les fenêtres éclairées aux vitres d’un bleu céleste ayant toutes une forme de fleur, de feuille ou de quelque dessin abstrait qui incitait à une rêverie surnaturelle. Certaines des bâtisses étaient délicates et petites, avec des figurines d’albâtre et des pinacles en cristal. Les escaliers montaient et descendaient comme les touches d’étranges instruments. Des colonnades entraient et sortaient, leurs piliers sculptés en forme de femmes ou d’arbres. Des arbres bien réels fleurissaient à l’intérieur de la ville comme à l’extérieur. Si le vent soufflait, une tempête de neige de pétales s’abattait.
Au cœur de la ville sacrée, les quatre rues se terminaient sur la berge du lac miraculeux, eaux turquoise qui avaient paru témoigner de l’approbation des dieux. Et par-dessus cette turquoise se penchaient les arches blanches de quatre ponts, leurs reflets blancs créant des ovales sur l’eau. Les quatre ponts blancs se retrouvaient en un diadème de lumière, saint des saints de Bhelsheved, qui n’était pas en pierre blanche, mais couvert de plaques d’un or des plus pâles, comme un fabuleux lézard. Le capiteux noyau du fruit suave de la foi.
Les hommes s’exclamaient :
— Regardez, on dirait la demeure d’un dieu.
Mais tel n’était pas le cas, car les demeures des dieux étaient des rayons de matériau psychique qu’aucun homme n’aurait probablement pu distinguer, eût-il été capable de pénétrer en Terre Supérieure pour y porter les yeux.
Sur les ponts qui étaient richement sculptés, l’architecture dorée devant eux, l’orbe brillant d’eau en dessous d’eux, ceux qui étaient venus faire leurs dévotions contemplaient bientôt des personnages en robe blanche qui se déplaçaient comme des esprits à travers l’intérieur brumeux du temple.
Si les gens habitaient ailleurs et ne revenaient qu’une fois par an à la source de leur religion, quelques-uns habitaient toujours à Bhelsheved, pour l’entretenir et maintenir en vie les flammes qui y brûlaient, pour nourrir les fleurs qui y éclosaient pour la plus grande gloire des dieux, et pour veiller à toutes les tâches à but esthétique concernant la cité.
Ceux-là étaient choisis à partir de certaines caractéristiques. Mystérieusement, il existait une idée courante de l’apparence physique des dieux et elle avait été calquée sur des critères mortels. Tous ceux qui servaient la ville étaient agréables à regarder, très minces et élancés, et avaient la peau pâle et translucide, apparence perpétuée par les jeûnes rigoureux, les régimes et les médicaments de leur ordre. Leur chevelure, qu’ils fussent hommes ou femmes, était uniformément d’un or qui ressemblait presque au platine.
Leurs caractéristiques étaient triées sur le volet, le regard obscur, les gestes gracieux. Ils semblaient sublimement évaporés, éloignés de la rudesse et de la viande rouge brute de l’humanité.
C’était pourtant parmi ces peuples qu’ils étaient choisis, ces êtres exaltés. Bien que la masse oubliât délibérément l’origine de ses prêtres et prêtresses, tout comme elle oubliait que la ville avait été bâtie grâce à sa propre fortune, dessinée par ses propres mathématiciens et érudits et imprégnée de la sorcellerie de ses propres mages.
Lorsque les serviteurs ecclésiastiques du ciel s’approchaient de ces gens, c’est avec affabilité que ces derniers s’inclinaient en tremblant de respect et de crainte.
Au cœur du temple doré, monté sur le dos de deux vastes bêtes dorées qui avaient une tête d’épervier, l’avant d’un lion et la queue d’un poisson gigantesque, se trouvait un autel de cristal translucide couleur du ciel dans lequel semblaient flotter des constellations et des nuages opalins. Lorsque le temple était plein, les portes étaient refermées et, dans la pénombre mielleuse, l’autel astrologique commençait à flamboyer. Les serviteurs du ciel chantaient de leurs douces voix aiguës, debout fièrement entre les pattes des deux bêtes, qui ouvraient soudain leur bec et criaient en une clameur sonore : Qui aime les dieux connaîtra la joie éternelle !
Un second soleil semblait alors exploser lentement à partir de l’autel, un éclat qui devait assurément aveugler, mais qui ne faisait rien de tel, car, au beau milieu de celui-ci, allaient et venaient des apparitions. Par la suite, nul n’était capable de décrire ce qu’il avait vu. Certains parlaient de formes divines passant lumineusement de gauche à droite dans une sorte d’admirable brouillard. D’autres parlaient de scènes de bonheur de leur propre vie et de prophéties d’événements agréables à venir. D’autres encore mentionnaient timidement des aperçus du paradis, des visions d’autres mondes. Bon nombre pleuraient, ou riaient librement, et quelques-uns s’écroulaient sur les mosaïques lorsque la presse le permettait.
Mais, lorsque s’éteignait la grande lumière brillante, ils se rassemblaient, se dirigeaient tout étourdis jusqu’aux portes rouvertes et sortaient humblement à la queue-leu-leu pour aller offrir du sang, des pierres précieuses ou du vin dans les temples étincelants qui entouraient le lac. À travers les écrans diaphanes, ils récitaient à des confesseurs entr’aperçus leurs péchés et leurs appréhensions... qui, en ces instants, semblaient sans importance, à la fois faciles à avouer et à éviter dans le futur. Car ils avaient l’impression que leur âme avait été nettoyée et épongée par des élixirs resplendissants. Ils tranchaient donc la gorge de petits agneaux et en brûlaient la chair sur les feux bleutés, sanglotant devant la chance qu’ils avaient de se trouver protégés par ces dieux doux et magnanimes.
Les dunes du jour dérivèrent sur le ciel et furent soufflées au-delà du rebord de la terre occidentale. Les sables plus sombres de la nuit s’empilèrent sur le seuil du soleil couchant et finirent par l’enterrer.
Un jeune homme se glissa entre les groupes de tentes, le pas bizarrement hésitant quoique pressé. Les feux, les lampes et les étoiles fleurissaient sur l’obscurité et le fantôme pâle de la ville, comme la voile d’un navire à l’ancre, reposait sur les cercles des divers campements. Le jeune homme, le cadet d’une famille, avait quitté son camp lointain, parcouru les sentiers improvisés et contourné à cent pas les murs de la ville, comme il se devait. Il était enveloppé dans une cape, bien que la nuit fût chaude.
Il atteignit bientôt un bouquet d’arbres parfumés où quelques jeunes filles puisaient de l’eau à l’un des puits ornementaux.
L’une après l’autre, elles aperçurent le jeune homme loin de son propre camp. Elles virent que c’était un étranger et une ou deux d’entre elles, un bref instant, retinrent leur souffle, car il y avait eu un autre étranger qui arpentait les campements de nuit, mais il paraissait revêtu d’ailes d’encre... Celui-ci était un personnage moins important, il paraissait méfiant, le visage voilé, et les jeunes vierges se mirent à se moquer de lui en gloussant un peu derrière leurs manches.
Le jeune homme finit par faire signe à l’une des filles et, lorsqu’elle s’approcha, il lui dit :
— Excuse-moi d’interrompre ton travail, mais je recherche la tente du fabricant de sacoches.
— S’agirait-il de Barbe-Grise le fabricant de sacoches ? Ou de l’autre, celui qui boite ?
— Ou bien, avança hardiment une autre fille, s’agirait-il du vieux Nez-Tordu, dont la femme ressemble à une chèvre ?
Le jeune homme baissa les yeux et se serra un peu plus dans sa cape. Il semblait porter quelque chose sous son vêtement, peut-être une sacoche qui avait besoin d’être réparée.
— Je crois que ce doit être celui que vous appelez Nez-Tordu, répondit le jeune homme. S’il habite en bordure du camp, tout près du désert.
— À cet endroit, il n’y a pas de fabricant de sacoches, déclara une autre fille.
— Je me suis donc trompé... commença le garçon, inquiet, qui fut interrompu par une autre fille.
— Il cherche celui qui boite et qui a planté sa tente un peu plus loin hier en disant que le bruit qu’on faisait troublait ses méditations religieuses. Je doute, ajouta-t-elle, qu’il parle sacoches avec toi, car il ne pense qu’aux choses pieuses.
— Puis-je tout de même vous demander de me guider jusque-là ?
Les filles secouèrent leurs cheveux comme s’il s’agissait de fières crinières de lionnes.
— Ce n’est pas loin. Tu n’es pas capable de retrouver ton chemin, grand et fort comme tu es ?
— Hélas, fit le cadet, je suis handicapé, car je ne vois que d’un œil.
Les jeunes filles furent confuses. L’on pouvait s’attendre, dans le voisinage de la ville sainte, qu’elles se conduisent plus aimablement avec un homme infirme, qu’elles lui parlent avec davantage de gentillesse.
— Je vais te guider, dit rapidement la fille la plus hardie. (Elle s’approcha du borgne et lui prit la main.) C’est par ici.
Laissant les autres à leur discourtoisie inexpiée, la jeune fille conduisit le voyageur parmi les arbres et les tentes, puis dans un secteur plus isolé du terrain, là où les abris étaient plus clairsemés.
Les ombres s’épaississaient sur la terre, bien que le ciel fût en train d’arborer la lueur miroitante des étoiles. Le voyageur handicapé marqua soudain un temps d’arrêt et se retourna, comme s’il était embarrassé.
— Qu’y a-t-il ?
— J’avais une bourse à offrir au fabricant de sacoches et je viens de la sentir tomber de ma ceinture.
— Je n’ai pas entendu de pièces tinter.
— Rien de surprenant à cela. Mes pièces sont trop rares pour faire du bruit. Je t’en prie, regarde par terre si tu retrouves mon argent, car je ne distingue pas grand-chose dans les ténèbres.
La jeune fille se pencha donc et chercha la bourse qu’elle n’avait pas entendue tomber. Le voyageur handicapé se saisit d’elle en une étreinte terrible. Ses mains lui bouchèrent les narines et la bouche sans tenir compte de ses coups de griffe et de pied, jusqu’à ce que, par manque d’air, elle perde conscience.
Des lions patrouillaient le désert. Un nouveau lion rôdait maintenant. Il portait la silhouette molle d’une jeune fille, non pas entre ses mâchoires, mais entre ses bras. Il possédait par ailleurs certains objets auxquels un lion ne faisait pas appel : un bout de corde, un bout de tissu, et surtout un fouet enroulé.
Il traversa les sables souillés par la nuit, dépassa le plus écarté des campements avec ses lumières, ses chants, sa religion et se rendit plus loin encore de la vue des dieux de Bhelsheved. Là, près d’un rocher, le cadet attacha la jeune fille avec sa corde et la jeta à terre. Là, il lui obtura la bouche avec le vilain bâillon. Et là, il déroula et ploya son fouet, le fouet qu’il avait levé contre Ajrarn et que le Prince des Démons avait capturé dans sa main. La foudre froide s’était déversée le long du fouet jusqu’au manche et dans le corps du cadet pour devenir un délire. Il ne cessait de s’en souvenir. C’était devenu une douce torture. Finalement, une solution s’insinua.
Il leva alors son fouet et l’abattit. Sous l’impact sur la chair de son tranchant aussi acéré que celui d’un poignard, il sentit la lumière (invisible, mais qu’il ressentit dans le moindre de ses nerfs) commencer à monter vers lui le long de la peau de taureau qui ondulait. Au deuxième coup, elle remonta jusqu’au manche. Au troisième, le plaisir, comme une branche d’argent, fleurit le long de son bras et il poussa un gémissement.
Au neuvième coup, avec un hurlement, le cadet s’abattit au sol, inconscient.
Plus tard, alors que la lune se levait, il se redressa avec une appréhension affreuse, un fardeau de plomb sur les membres et le cœur. Il rampa, comme s’il se sentait abject, pour considérer l’objet de son affection. Il se pencha sur l’épaule sanglante, mais elle était morte au septième coup, une veine vitale tranchée avant de s’être réveillée... En cela du moins le sort s’était-il montré clément.
Tandis que la lune montait discrètement dans le ciel, épiant son forfait, le dément enterra sa victime dans les dunes et, à l’aide de leur poudre, ôta le sang qui lui souillait les mains. Des larmes d’horreur lui baignaient les joues, il était malade jusqu’au fin fond de son âme. Mais, au souvenir du fouet et de la lumière qui en avait coulé, son pouls s’accéléra et, désespéré, il sut qu’il devrait tuer et tuer sans cesse. Telle était l’apparition d’amour qu’il avait reçue du « dieu » noir.
Tandis qu’il revenait en traversant les bosquets, il avisa un enfant endormi sous un arbre. Nul n’était à proximité : le cadet déroula son fouet. L’enfant n’eut pas le temps de hurler : sa gorge fut tranchée dès le premier coup ; à nouveau le destin avait fait preuve d’une clémence toute relative après avoir rédigé sa sévère sentence. Le jeune homme ravala son cri, s’étouffa de délectation, et tituba en une mort temporaire de pincements et de tournoiements, comme s’il se fût agi de grandes roues.
Cette fois-ci, quand il revint à lui, il vomit. Il ne marqua pas de temps d’arrêt pour procéder à un enterrement et s’enfuit de cet endroit en dissimulant ses mains sanglantes sous sa cape. Il ne pouvait le supporter. Il lui fallait une excuse à sa faute irrésistible. Un dieu m’a rendu visite et m’a ordonné de faire tout cela. C’est là sa seule volonté. En pleurs, effrayé, mais soumis aux ordres célestes, le jeune homme alla se cacher dans la tente de ses frères.
Le vénérable philosophe qui avait discuté avec Ajrarn de la nature des dieux restait assis à méditer durant les heures de ténèbres.
Dans quelque recoin de son cerveau, ou de la nuit elle-même, une rêverie s’était emparée de lui. Car s’il ne supposait pas que les dieux fussent de pierre, comme dans la malveillante parabole de l’étranger, n’était-il point concevable, par contre, que les dieux fussent présents dans une pierre, voire dans tous les cailloux qui jonchaient la terre ?
Le vieillard s’imagina qu’il marchait dans une plaine sous la lune et, çà et là, les pierres brillaient d’une lumière surnaturelle, çà et là, elles ne brillaient point et il se tordait le pied dessus. Une terrible peur de commettre un sacrilège l’envahit alors et il lui sembla entendre une voix qui criait dans les pierres : Qui me marche dessus connaîtra le malheur éternel. Après que cela se fut produit à plusieurs reprises, le philosophe prit conscience de son erreur et tenta de toujours marcher entre les pierres de la plaine. Mais, malgré tous ses efforts, il y avait toujours un caillou ou un silex pour se fourrer sous son pied et la voix se lamentait brutalement.
Le philosophe finit par décider de cesser totalement de bouger et il resta au beau milieu de la plaine, figé, supposa-t-il, pour l’éternité.
Le philosophe sortit alors de sa rêverie et entendit un bruit inquiétant qui le poussa à aller voir ce qui se passait à l’extérieur de sa tente. La lune était un grand lustre accroché au plafond du ciel. À sa lumière, le vieux philosophe contempla un rémouleur voisin en train d’affûter à cœur joie des couteaux en dehors de ses heures normales de travail. Le philosophe, en voyant les étincelles qui jaillissaient de la meule, fut pris d’une rage terrible. Il se précipita sur le repasseur et lui tapa sur la tête.
— Comment oses-tu faire violence à ce saint objet où résident les dieux ? s’écria le philosophe.
Le rémouleur bascula de son tabouret et le philosophe continua sa route. Il tomba sur une jeune femme en train de faire cuire des gâteaux sur une pierre plate devant son feu ; il la battit aussi et jeta la nourriture dans les flammes.
— Blasphématrice ! Il ne faut pas cuisiner sur le sein du ciel.
Il recula et se tordit le talon sur un caillou ; il s’agenouilla alors raidement, prit le caillou dans la paume de ses mains noueuses blessées par les coups qu’il avait donnés et implora le pardon du caillou.
Comme la lune déclinait, une fille à la chevelure fauve reposait à l’arrière d’une tente, sa sœur endormie tout près d’elle, et elle rêvait.
C’était sa nuit de noces et son cousin de fiancé, qu’elle n’avait pas vu plus de trois fois, l’emporta dans la chambre à coucher et ferma puis verrouilla la porte.
Un profond découragement envahit la jeune fille, car si elle n’avait rien contre l’apparence de son mari, elle n’avait rien pour non plus. Et si elle n’en aimait pas d’autre, elle ne l’aimait pas non plus.
— Viens, ma chère Jaret, dit-il, allongeons-nous ici.
Ils s’allongèrent donc parmi les coussins du divan, il défit maladroitement la ceinture de Jaret, tâtonna sur les broderies de son corset et tira les épingles en cristal poli de sa chevelure fauve.
Tandis qu’il faisait cela et que les vagues sensations d’aversion et de méfiance de Jaret s’intensifiaient, elle posa les yeux sur la fenêtre étroite. Là, derrière le grillage en fer, était assis un chat en velours noir qui la contemplait de ses grands yeux semblables à des flaques d’eau. Dans ces yeux en flaque, elle lut un message aussi clair que s’il avait été écrit en symboles. Prends simplement une de ces épingles pointues avec lesquelles ce balourd vient encore de t’égratigner et fourre-la-lui dans le crâne. Alors, tu connaîtras un autre amant bien supérieur.
Et Jaret se rappela un homme ténébreux qui passait parmi les tentes les nuits avant que les siens fussent parvenus à Bhelsheved.
Son mari lui pinça et lui tirailla le sein et l’enfourcha comme si elle n’était qu’une mule à terre ; la fille songea alors : Ah, si cet étranger était un dieu, un dieu ténébreux de la ville pâle comme neige. Et qu’il m’ait choisie pour être son épouse, mais voici un obstacle. Nous en débarrasser ne sera qu’un acte de foi et de vénération.
Le mari mit alors à l’ouvrage ses doigts peu subtils sur une autre partie féminine et, avec une grimace, l’épouse s’empara de l’épingle la plus proche et la lui enfonça dans le crâne. Il mourut sans un bruit et son corps roula immédiatement sur le côté ; elle l’oublia totalement car, la seconde suivante, le chat noir se laissa tomber, léger comme un gant de velours, sur son sein.
Un instant seulement la créature demeura féline. Elle se transforma alors en homme, ou en forme d’homme. Elle n’eut qu’un bref aperçu de son visage, qui était d’une beauté transcendante, encadré par les longues boucles noires des cheveux et éclairé par les deux flaques noires des yeux. Elle sut alors qu’il ne s’agissait pas du visage qu’elle avait aperçu parmi les tentes, ni de celui du surprenant étranger, mais d’un autre, un peu moins surprenant. Il était pourtant assez beau, cet autre visiteur, beau de forme et de corps, et comme une ombre pâle il la recouvrit et son haleine même était merveilleuse, elle la droguait... et elle conclut en ivrogne que le dieu avait endossé cet aspect mortel afin de ne point la détruire par les énergies de son apparence divine.
Le démon du rêve de Jaret (un démon, certes : l’un des Eshva, qui étaient serviteurs des princes Vazdru de Terre Inférieure, sous la caresse de qui fondaient et s’ouvraient même les serrures) se mit à la caresser et toute sa chair sembla fondre et les serrures de ses entrailles palpitèrent. Son corps se modifia à son contact, des fils de faiblesse enflammée coururent le long de ses bras sous ses doigts, ses seins bourgeonnèrent, son ventre, recevant l’impression de sa musculature argentée, devint un ruisseau de lumières. Lorsqu’il la transperça, bien qu’elle fût vierge elle ne ressentit nulle douleur, mais un rayon de perfection exquise, comme si deux portions d’un tout séparé venaient de se réunir grâce à quelque guérison miraculeuse. Il remua sur elle aussi lentement qu’un fleuve, mais, comme un fleuve, prit de la vitesse. Son corps était tout ce qu’elle connaissait, ses yeux tout ce qu’elle apercevait. Le fleuve la porta vers ces yeux, ces mares sans fond, comme si elle devait être précipitée dedans pour s’y noyer ; elle aspirait follement à cette noyade : elle se mit à nager vers elles, à les implorer, à souhaiter que leurs eaux se referment au-dessus de sa tête.
Presque l’instant suivant, elle sentit la terre, le monde même, s’évaporer et elle fendit la faille même pour trouver le tourbillon de l’extase. Mais cette extase était d’un genre bien particulier.
Les premiers instants de cette extase étaient d’un vert et d’un saphir brûlants, et en eux elle se débattit, aveuglée et sanglotante. Mais c’était la première étape et, au bout de quelques instants, elle connut une deuxième extase.
La deuxième extase à l’intérieur de la première était de la couleur du vin et, là, tous ses sens ne firent plus qu’un ; celle-là la transperça comme les aiguilles d’une étoile en train de tournoyer, de telle sorte qu’elle se mit elle-même à tourner. Mais ce mouvement de pivot la poussa, la propulsa de nouveau dans une troisième étape.
La troisième étape était blanche, bien plus blanche que n’importe quelle ville. Là, elle fut clouée, et ses tortillements, ses halètements, ses cris, sa respiration même, s’arrêtèrent. Ici, sur ce sommet, elle devint un hurlement silencieux. Elle ne pouvait ni changer davantage ni retourner vers ce qu’elle avait été. Elle ne pouvait bouger. Ses spasmes n’étaient qu’un seul et unique spasme, congelé dans ce blanc fondu, sans commencement ni fin.
Dans cette troisième extase elle resta suspendue un millier d’années.
Puis son amant démoniaque la laissa et elle retomba à travers un nuage violet dans son corps, ou c’est du moins ce qui lui sembla, comme si son âme plutôt que sa chair avait connu un ravissement orgasmique.
Jaret ouvrit les yeux et vit la tente dans le désert, dans les ténèbres. Elle était seule, en dehors de sa sœur endormie non loin de là, et tout était calme : même son cœur battait doucement. Puis, dans le noir, tremblante, elle savoura le goût faiblissant de son rêve. Et, entre ses doigts, elle fit tourner une épingle tout aussi illusoire que meurtrière.
Les gens continuaient de se déverser dans la ville sainte, pour connaître les joies sacrées, pour livrer des sacrifices, pour prier, pour confesser un péché, pour ressortir, le regard dans le vague.
Dans les camps tout autour de Bhelsheved, les chants continuèrent et les festins commencèrent, ainsi que les concours d’arcs et de lances, de courses à pied, avec des prix en jeu.
Les jours passèrent comme des flammes et les nuits comme des léopards noirs, courant d’un bord du monde à l’autre.
Quelque chose n’était pas ainsi qu’il l’aurait dû. Quoi ? Une influence inquiétante planait sur la région, un nuage, une fumée. Des dissensions. Des querelles. Des accusations...
— Quelqu’un a volé mon petit oiseau chanteur dans sa cage en osier. C’est toi ?
— Quelqu’un a fait faner ma rose dans son pot. C’est toi ?
— Qui a renversé tout mon vin ?
— Qui a fait sortir mes moutons de leur enclos ?
— Qui m’a épiée pendant que je prenais mon bain ?
— Qui a dit des mensonges à mon sujet pendant mon absence ?
— C’est toi, toi, ou toi ?
Au cours des compétitions, il y eut des tricheries et, lorsque les tricheries apparurent, des coups. Il y eut aussi des adultères et des viols. Il y eut des vols.
Les conteurs oublièrent leurs mythes et leurs légendes et perdirent le fil de leur histoire entre une parole et la suivante.
Les lampes refusaient de s’allumer. Les feux s’éclairaient et explosaient et les tentes s’embrasaient comme des arbres écarlates.
Les animaux dépérissaient et mouraient, comme s’ils avaient perdu un maître bien-aimé.
Les cadavres d’une série de meurtres abominables furent découverts, les victimes étaient des deux sexes, adultes ou non, horriblement mutilées par un fouet. L’on soupçonna un charpentier sans aucune parenté, que l’on lapida. Un vieux philosophe fou, autour de qui se rassemblait une secte d’une folie dangereuse, lança des injures à la foule en déclarant que les pierres souillées de sang étaient des déités.
Des jeunes filles destinées à être prochainement mariées furent surprises à des moments divers en train de jouer d’un air menaçant avec des petites images en argile de leur fiancé. Dans certaines de ces poupées, de longues épingles avaient été délibérément plantées.
Tout cela se produisit autour de Bhelsheved, la ville sainte. Tout cela, jour après jour et, surtout, nuit après nuit, se fit de plus en plus grave et de plus en plus terrifiant, comme une contagion, s’enracinant, comme une épidémie.
De vagues rapports filtrèrent dans la ville, dans les lieux sacro-saints, chuchotés par des fidèles nerveux, à travers les écrans diaphanes, à l’attention des prêtres ou des prêtresses, qui se penchaient doucement pour les écouter. Mais si les Serviteurs du Ciel y prêtèrent véritablement attention, formulèrent la moindre conclusion, cela est plus difficile à déterminer. Il était rare sinon impossible que ces élus s’adressent directement à la populace. Lorsqu’ils entendaient parler de meurtres, d’incendies criminels, de brutalités et de bouleversements de toutes sortes, leur visage translucide restait impassible. À travers l’écran, ils faisaient un signe de bénédiction ou de protection à l’intention de celui qui avait rapporté les événements, puis s’écartaient comme des foulards de gaze.
Un malaise nouveau se fixa sur les gens qui entouraient la ville lunaire à moins de cent pas. Un malaise de doute, trop ténu, trop primitif encore pour les envahir, mais qui, avec suffisamment d’espace pour mûrir, ne manquerait de le faire. Arrivés à un certain point, ils en viendraient à considérer que leurs prêtres élus ignoraient ou étaient incapables de comprendre leurs problèmes. Et puisque ces personnes étaient censées ressembler aux dieux, se pouvait-il que les dieux, eux aussi, fussent indifférents au sort de l’humanité... ainsi d’ailleurs que l’avait rapporté un certain étranger ?
Nul doute que ce défaut des prêtres fût uniquement dû à leur vie ordonnée et protégée. Ils avaient perdu, ou n’avaient jamais connu, un concept valable de bestialité et de désespérance humaine. En entendant tout cela, ils avaient dû avoir l’impression qu’il s’agissait de quelque histoire d’un autre monde. Peut-être songeaient-ils que l’on se moquait d’eux.